J'ai maté Le Charme discret de la bourgeoisie ...
Sorti en 1972 et réalisé par Luis Buñuel, Le Charme discret de la bourgeoisie est certainement le film le plus célèbre de l'un des plus grands représentants du surréalisme au cinéma. Nombreux sont ceux qui s'en sont inspirés par la suite, Pedro Almodovar, David Lynch, Bertrand Blier ("Le père de Buffet froid c'est Luis Buñuel") et même Quentin Dupieux (Daaaaaalí ! est un hommage évident au Charme discret de la bourgeoisie). Comme dans Belle de jour, Luis Buñuel part d'une situation plutôt réaliste pour aller de plus en plus loin dans le surréalisme, sans qu'on s'en rende vraiment compte. On y retrouve toutes ses obsessions, à commencer bien sûr par la bourgeoisie, mais aussi la mort, la religion, les rêves, l'érotisme et un goût prononcé pour la science de la répétition. Le Charme discret de la bourgeoisie a aussi un petit côté film à sketchs, avec des acteurs "invités" à jouer leur petite partition le temps d'un sketch (Claude Piéplu dans le rôle du colonel, François Maistre qui interprète l'inspecteur Delecluze ou Michel Piccolie qui joue le ministre de l'intérieur).
La situation de départ est la suivante, l'ambassadeur de la République de Miranda (Fernando Rey) et les Thévenot, François Thévenot (Paul Frankeur), sa femme Simone (Delphine Seyrig) et leur fille Florence (Bulle Ogier), se rendent à un diner chez un couple d'amis, Henri Sénéchal (Jean-Pierre Cassel) et sa femme Alice (Stéphane Audran). Alice les accueille, mais son mari n'est pas là. Le problème, c'est qu'il y a eu erreur sur la date. Plutôt que de reporter le diner, les cinq bourgeois restants (sans Henri) tentent d'aller à une Auberge. Ils croient d'abord qu'elle est fermée, mais non finalement elle est ouverte et on les invite à s'asseoir à une table. Et si à première vue l'auberge semblait fermée, c'est parce que le patron est mort dans la journée et son cercueil repose à l'arrière de la salle du restaurant. Voilà, c'est le premier élément surréaliste qui vient enrayer le récit. Le diner sera sans cesse repoussé durant tout le film. Quant à l'élément perturbateur, il sera de plus en plus surréaliste (l'arrivée des militaires, de la police, voire même un rideau qui s'ouvre pour s'apercevoir qu'on est sur la scène d'un théâtre).
Sur la base d'un postulat plutôt banal, un diner qui doit prendre place entre six amis, le film dévie peu à peu de sa trajectoire pour entrer de plein pied dans l'absurde. Il y aussi dans le film de Luis Buñuel une place prépondérante donnée aux rêves, avec même l'idée que tout le film serait "un rêve dans un rêve". Il y a la notion de répétition, avec des protagonistes qui se réveillent sans cesse d'un rêve, comme s'ils étaient enfermés dans une boucle de l'absurde. Et quand je parle de rêves, je devrais plutôt dire cauchemars, puisque la mort a elle aussi une place prépondérante dans chaque histoire/rêve. Et pour finir, on a une critique directe et acerbe de la bourgeoisie en place, qui s'enrichit de façon malhonnête, avec l'ambassadeur qui est impliqué dans un trafic de drogue.
Luis Buñuel prend un malin plaisir à enfermer ces six bourgeois dans un "univers" dont ils ne pourront jamais sortir. On ne saura jamais vraiment à quoi correspond cet univers clos. Est-ce le purgatoire ? Rien n'est moins sûr, mais en tout cas, ça y ressemble. Les six malheureux semblent être condamnés à reporter sans cesse leur diner. Chaque tentative de manger sera interrompu et il en va de même pour leurs ébats amoureux qui n'iront jamais jusqu'au bout. Ils ne peuvent pas manger, ils ne peuvent pas faire l'amour, c'est comme si ils étaient maudits. De toute façon, ces gens ne méritent pas de goûter au plaisir. Non seulement ils sont malhonnêtes et sans morale, mais en plus il y a une histoire de tromperie au milieu de tout ça, avec l'ambassadeur qui convoitise la femme de François. Bref, selon Luis Buñuel ils méritent bien leur sinistre sort.
Avec Le Charme discret de la bourgeoisie, Luis Buñuel fait entrer l'absurde dans la réalité. C'est une œuvre foisonnante mélangeant l'humour noire et la satire, pour s'attaquer à peu prés à tout, la politique, la religion, l'armée, la bourgeoisie, le fascisme ... C'est aussi un film très théâtral, avec des acteurs qui cabotinent avec un plaisir jubilatoire. Mais après tout, la vie ne serait-elle pas une pièce de théâtre grandeur nature ? Luis Buñuel semble le croire !