Les dérives du sport business
Publié : 05 juil. 2026 11:36
par Kek-de-Mars
L'article pour les non abonnés... Chronique de la connerie humaine par excellence !
Fanny pleure. Elle est de dos, la statue est de bois sculpté, mais c'est comme une illusion, la muse dévêtue des boulistes, pleure. Alain est mort. Tombé, là devant, à 68 ans, un mercredi, sous les chênes, sur le gravier du terrain de jeu, frappé par José, 81 ans. Le papy est soupçonné de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».
Il aurait utilisé une de ses trois boules à un bien mauvais escient. « Il (José) dit qu'il ne se souvient plus trop ce qu'il a fait avec », confie un de ses indéfectibles amis et visiteur. C'est lourd une boule. Dans les 700 grammes. C'est la prolongation du bras, presque un bout de soi. Ça peut être judiciairement considéré comme « arme par destination ».
C'était entraînement. Mercredi 17 juin, 33 degrés sous abri. Ceux de la plage étaient montés jouer chez ceux du bourg, six kilomètres plus haut. Pour tâter le gravier avant la rencontre annuelle, en championnat départemental. Les tête-à-tête étaient achevés, les doublettes et les triplettes entamées. « C'est parti de rien », se désole le très pondéré Yannick Guéguen, co-président du Bel Air Sport, du Bourg, où les deux avaient leur licence.
De rien ou deux, trois mots. « Il a été agressé, veut croire Bernard qui était dans les quarante présents et qui depuis répète ses carreaux à l'ombre des arènes. Il a encore deux pignes (deux traces comme des écailles de pomme de pin) sur le visage. Il s'est défendu comme il a pu. »
« José n'arrête pas de pleurer », poursuit son ami. Il n'a pas été incarcéré. Il est sous contrôle judiciaire, interdit de boulodrome. Alain, lui, a été incinéré, à Ychoux, le mercredi suivant, rue de l'Infini, sans faire-part. D'habitude, quand c'est un enterrement, le club cotise pour une plaque en marbre, à poser sur la tombe. « À notre ami regretté », peut-on lire. Personne ne sait plus trop comment faire dans cette situation.
On se souvient soudain de la célèbre tirade de Marius, dans « Fanny » (1936), le film de Marcel Pagnol : « Ce n'est pas une plaisanterie, c'est une partie de boules ! » En vrai, « c'est amitié, convivialité et rigolade », s'attriste Yannick Guéguen. L'histoire d'Alain et José n'aurait jamais dû finir en rubalise de scène de crime et convoi mortuaire...
Churchill, fumet de choucroute et tilleuls vernaculaires
Ce ne sont pas les terrains et les clubs qui manquent à Mimizan, dans les Landes. À l'étang, au bien nommé Bouchon du lac (23 adhérents), on s'approche du cochonnet sur fond de rameurs qui glissent sur les ondes (le cercle nautique abrite quelques champions de France) et de passereaux (attention chasseurs !) qui blanchissent le ciel. Winston Churchill, non sportif mais très peintre, posa son chevalet tout près. À la plage, les 78 membres de l'UMB pointent sous le cagnard, mais le comptoir est ouvert pour pas cher et la mer s'entend derrière la dune. Au bourg, au Bel Air Sport, 103 encartés, on tire sous les frondaisons des chênes et des tilleuls verts et vernaculaires.
Le Bel Air, originellement, est le club de la papeterie, de l'usine, leader-mondial-du-papier-kraft-naturel-frictionné, plus de 1200 employés. Les rejets de ses cheminées qui dépassent des grands pins placent souvent la ville sous un fumet qui sent la choucroute. Yannick y est responsable processus. Il est aussi une belle pointure boules en main, régulièrement qualifié aux France.
« On s'entend tous très bien », assure Vincent Féménia qui a le temps de présider le Bouchon depuis qu'il a pris sa retraite d'employé de camping. Les trois clubs se sont même rassemblés dans une union, joliment baptisée entre Terre, Mer et Lac pour organiser conjointement le tournoi national de septembre, 320 équipes et 120 bénévoles, qui est une belle réussite.
Les licenciés passent d'un club à l'autre. C'est à l'image du Courant, sorte de tentacule bleuté, qui prétend s'immiscer dans les terres avec la marée. Ça s'en va et ça revient. « Ça voyage beaucoup », image Vincent. José était à la plage un temps. Mais comme c'est un peu plus compétition au Bourg, et qu'il aime bien quand ça compte vraiment de gagner, il a muté. Licence 4009631, non classé. C'est cinquante euros l'année. Alain aussi avait sa licence au Bourg, numéro 3332205, niveau promotion. Trois clubs, trois façons d'être heureux. « Mimizan le pays du bonheur en grand » garantit un slogan de l'office du tourisme. Pins, plages, pétanques.
« On a dit que c'était une histoire de rivalité, de bande, mais pas du tout », corrige Gaëtan Videau, un ancien gestionnaire de patrimoine qui chapeaute le club de la plage. Puisqu'Alain et José défendaient les mêmes couleurs. « C'est inexplicable », insiste-t-il. Les trois présidents nous ont donné rendez-vous, à leur initiative, devant la Cadillac Rose du Casino, ensemble, comme une triplette, pour mieux nous signifier qu'ils font équipe. « C'est l'autre qui a dit n'importe quoi », soupire l'un. L'adjoint à la sécurité de la ville a parlé à un média de « rivalité », terme qui aurait été repris partout. « Il a même été question de bandes... » À Mimizan ? Jamais, assurent les trois hommes. La ville est tranquille.
« Que Dieu nous protège du chant de la sirène, de la queue de la baleine et du clocher de Mimizan (dont la flèche qui surplombe les dunes effrayait les navigateurs par mauvais temps) ! » entonnait une chanson de marin. À part les hauts-fonds, il n'y a rien qui craint. Les glorieux coureurs Jazy, Mimoun, Besson adoraient y galoper dans les pinèdes aux sols si souples.
Alain avait une fixette : il n'aimait pas que ceux de la plage viennent jouer au bourg
Carpentier, Coco Chanel et Suzanne Lenglen séjournèrent au château Woolsack, aux airs de demeure anglaise. L'été est animé. La population de 7700 habitants à l'année, essentiellement retraités, est multipliée par dix. La quatre-voies entre la plage et le bourg se remplit. « C'est quand même pas Bisca », note Vincent Féménia, qui apprécie cet entre-soi, cette tranquillité.
Gaëtan Videau serait au contraire du genre à regretter qu'un port profond n'ait jamais été creusé. Bisca ou Biscarosse fait plus dans le huppé et que dire alors d'Hossegor, de l'autre côté des Landes. José s'y est implanté. Avec sa moustache et son pinceau, entrepreneur individuel en peinture, il a travaillé avec les uns et les autres. Il a investi dans quelques locations estivales. Sous son large toit de tuile, son pavillon aux murs crème et aux volets fermés, laisse deviner une certaine aisance. Deux pancartes peintes en noir disent « SVP, pas de crottes ici. » José est parfois « irritable » rapportent des collègues de boules.
Le même mot revient pour qualifier Alain, décrit comme « pas facile », au « sang chaud ». Des « caractères assez forts », nous dit-on. Alain aurait également été dans la peinture avant de bifurquer vers la SNCF. Il est moins connu. Il serait arrivé avec la retraite. Il promenait son petit chien et s'occupait de sa voisine âgée. Sa soeur aurait récupéré le chien. Alain ne jouait pas ce mercredi funèbre. Il avait une fixette : il n'aimait pas que ceux de la plage viennent jouer au bourg. Chacun chez soi. José, lui, n'y voyait pas d'inconvénient. Bienvenue aux amis. Alain râlait. « Je l'avais déjà averti, confie Yannick Guéguen, c'est ouvert à tous, même aux gens de passage, d'autant que tous ces terrains sont municipaux. »
Le conflit serait né de là : Alain a remis sa marotte sur le feu et sous le cagnard. José, qui aurait aimé qu'on ne l'importune pas quand il tente de faire un fer, a soutenu à nouveau l'idée contraire, celle qui dit que plus on est, mieux on est. La buvette était ouverte. En théorie, la mairie accorde dix autorisations municipales par été pour le rosé et la bière. Coca et sodas le reste du temps. L'enquête déterminera les taux d'alcoolémie.
S'approcher de la vérité est moins facile que de s'approcher d'un cochonnet
La querelle n'avait pas grand sens. Les terrains sont nombreux à Mimizan, et la place ne manque pas : 18 à l'étang, 40 au bourg, 42 à la plage qui a résisté à une tentative d'opération immobilière et d'exil dans les terres. La suite, ce sont les quarante présents qui l'ont narrée, sur déposition, aux gendarmes de Parentis. Nombreux sont ceux à se retrancher derrière le secret de l'enquête mais laissent deviner une certaine empathie pour José. S'approcher de la vérité est moins facile que de s'approcher d'un cochonnet.
La jeune substitut du procureur de Mont-de-Marsan, Alexa Dubourg, qui a entendu José en garde à vue, a laissé filtrer ceci dans Sud Ouest : « Il s'est dit en légitime défense. » Il aurait reçu, au moins, un coup de chaussure. Elle évoque « une altercation qui a dégénéré physiquement. » L'avocat de José, Matthis Capdeville-Berneron met en garde contre « les conclusions hâtives », et « n'en dira pas plus sur le rôle des boules. » L'autopsie sera peut-être plus bavarde.
Gaëtan Videau était sur place, concentré sur son jeu, et a donc d'abord entendu avant d'apercevoir : « En principe, il n'y a pas trop de bruit sur les terrains et là, j'ai vu deux gars qui se prenaient par le colback. Ils ont été séparés, un qui est tombé, qui avait le bras tout éraflé. Il fait dans les 120 kgs, on a eu du mal à le relever à deux », se remémore Videau. Le président du club de la plage embraye : « Entre-temps, il est devenu inconscient, l'ambulance est vite arrivée et puis il a fait un malaise. Je n'ai pas souvenir qu'on se batte aux boules, de temps en temps, il y a des mots de trop (...) José a dû lui dire "tu nous emmerdes" et ils en sont venus aux mains. José quand il ressent, il ne garde pas, il dit, vertement. Mon idée c'est qu'Alain est mal tombé. » Les terrains sont matérialisés par les traverses épaisses de l'ancien chemin de fer.
La rencontre officielle, entre le bourg et la plage, sponsorisée par Jessica Réflexologie, n'a pas pu se tenir vendredi 26. Le préfet en a décidé ainsi, canicule oblige. Le rugby non plus n'a pas pu jouer son accession en Fédérale 3. « On avait prévu une minute de silence, détaille Yannick. On ne sait pas quand ça se jouera, je laisse les choses s'apaiser, tant qu'on ne sait pas vraiment ce qui s'est passé. »
José était dans une des équipes, Alain serait sûrement venu regarder avec son chien. « Bon, y en a toujours qui seront pour l'un ou pour l'autre », constate Gaëtan Videau. Les estivants commencent à débarquer. Peu savent pour le drame. Un concours à la plage est organisé tous les mardis et les jeudis. Trois euros par personne. Fanny va devoir sécher ses larmes.