On parlait des pénos... La preuve en stats.
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Si l'on s'était amusé à placer un micro dans chaque foyer de France ce jeudi soir, il est fort probable qu'à 21h28 précises, la phrase la plus récurrente ait été « mais c'est quoi cette course d'élan ? » Kylian Mbappé venait alors de manquer son penalty devant le gardien marocain Yassine Bounou après une prise d'élan hasardeuse marquée par un arrêt brutal en plein milieu, afin de feinter le portier, en le fixant du regard et sans jamais regarder le ballon. Là-dessus, le capitaine des Bleus n'a rien inventé et avait d'ailleurs, cinq jours plus tôt contre le Paraguay (1-0 en 8es), libéré ses troupes d'un geste similaire.
Et il n'est surtout pas le seul à l'avoir raté puisque, rien que sur cette Coupe du monde, Bruno Guimaraes, Lionel Messi ou Kai Havertz ont connu le même sort, en se manquant sur une technique de plus en plus répandue. Jugez plutôt : sur les 60 penalties tirés jusqu'à ce France-Maroc, tirs au but inclus, 19, soit près du tiers (32 %), ont été frappés après que le tireur a opéré un temps d'arrêt ou ralenti sa course. Pour un taux de réussite famélique, évalué, selon notre décompte, à seulement 53 % quand, d'ordinaire, les chances de marquer sur penalty sont estimées autour de 79 % selon le modèle des Expected Goals.
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L'échantillon demeure réduit et doit, surtout, être mis en perspective avec le taux de réussite anormalement bas (65 %) des penalties sur le tournoi. Reste que, si on isole les 41 penalties tirés de manière plus « conventionnelle », le résultat s'avère plus probant (70 %). Cette faillite des courses saccadées est d'autant plus étonnante que, sur les deux dernières grandes compétitions internationales, notre décompte faisait état d'une réussite nettement supérieure, de l'ordre de 77 % au Mondial 2022 et même de 88 % à l'Euro 2024. À quoi peut-on imputer cette chute du rendement ?
« Déjà, tout le monde s'est mis à travailler les penalties, on ne parle plus de loterie », commence par répondre Christophe Lollichon, entraîneur des gardiens de Dunkerque (Ligue 2) passé par Chelsea. Y compris les gardiens, donc, avec un long travail à la vidéo. « L'analyse d'un penalty, cela commence dès que le tireur pose le ballon, explique-t-il. Et ces courses ne sont en réalité pas très difficiles à contrecarrer. Généralement, le tireur fait ça pour faire partir le gardien d'un côté et frapper de l'autre, mais on peut trouver un remède en lui donnant une fausse information. Cela fait des années que je travaille pour inverser les rôles, tromper celui qui veut vous tromper. »
Sauf que le gardien peut, aussi, décider de rester figé. Des images arrêtées du penalty manqué par Kai Havertz lors de la séance de tirs au but en 16es de finale contre le Paraguay (1-1 a.p., 3-4 aux t.a.b.) permettent, ainsi, de voir que le portier Orlando Gill n'a pas bougé d'un iota entre la prise d'élan de l'Allemand (image 1) et son temps d'arrêt (image 2), pour ne partir qu'au tout dernier moment, une fois le ballon frappé (image 3). Le Paraguayen avait, à n'en pas douter, travaillé son coup, puisque Havertz est coutumier de cette technique dite du « stop-start » outre-Manche - et n'avait, jusque-là, connu qu'un seul échec.
« Tout est une histoire de tempo, reconnaît Lollichon. Si le gardien fait une feinte, il doit la faire au bon moment. Et surtout, pas trop vite, car sinon, il est capable de réagir. » Ce temps d'arrêt dans la course n'est, de fait, pas sans risque pour les tireurs. Avec une prise de décision au dernier moment, on observe sur ce Mondial que leurs tentatives sont mécaniquement moins précises et les zones moins variées, (image 4) qu'avec une course d'élan plus traditionnelle (image 5). Et, avec une capacité de puissance moindre due au temps d'arrêt puis à une reprise de vitesse, le contre-pied semble être la seule option valable.
« Ce n'est pas facile quand le gardien part du bon côté, mais on peut quand même s'en sortir, tempère Jessy Benet, spécialiste de cette technique et buteur lors de 20 de ses 22 penalties frappés avec Grenoble. Les gardiens sont souvent des bêtes physiquement, mais en partant plus tard, ils plongent souvent moins loin. Et si je sens qu'ils partent bien, il y a toujours la possibilité de lever la balle ou la placer plus proche du poteau. »
Tout cela requiert une maîtrise minutieuse de l'exercice. « Cela m'est venu après avoir raté le premier penalty que j'ai tiré en National (saison 2017-2018), sourit Benet. Je me suis entraîné et j'ai développé ma propre technique (trois petits pas et un ralentissement avant la frappe) et après, c'est une question de ressenti. Beaucoup essaient de copier Neymar ou Bruno Fernandes et son petit saut, mais c'est plus simple de faire quelque chose qu'on maîtrise plutôt qu'innover. »
Non, ce n'est pas une nouveauté
L'exemple de Manuel Akanji est, à ce titre, très parlant. Envoyé au front lors des trois dernières séances de tirs au but de la Suisse, le défenseur de 30 ans - qui n'a jamais tiré un penalty dans le jeu - s'est, à chaque fois, manqué... avec une technique différente. Une course d'élan de plusieurs mètres avec arrêt en quarts de l'Euro 2020 contre l'Espagne (1-1 a.p., 1-3 aux t.a.b.), une autre plus réduite mais sans arrêt en quarts de l'Euro 2024 contre l'Angleterre (1-1 a.p., 3-5 aux t.a.b.), avant une dernière courte et avec un temps d'arrêt en 8es de ce Mondial face à la Colombie (0-0 a.p., 4-3 aux t.a.b.), pour un résultat identique.
« Sur cette Coupe du monde, on voit de nombreux joueurs utiliser cette technique sans être spécialistes des penalties, confirme Ben Lyttleton, auteur du livre Twelve Yards consacré au sujet. Des joueurs comme Mario Balotelli, Bruno Fernandes ou Gaizka Mendieta la pratiquaient brillamment, mais c'était avant tout d'excellents tireurs qui ont travaillé l'aspect technique du tir. » L'évocation du Basque, dont le pic de la carrière remonte au tournant des années 2000, nous fait tilter : et si tout cela n'avait rien de nouveau ? « Mon premier souvenir en match, c'est Eden Hazard en 2014, mais un joueur comme Nicolas Anelka (à Chelsea entre 2008 et 2011) le faisait déjà à l'entraînement », se rappelle Lollichon.
Lyttleton approuve. « Lorsque j'ai écrit mon livre en 2014, cela existait déjà et j'avais appelé ça "la méthode dépendante du gardien", poursuit-il. Neymar l'avait rendu célèbre à Santos, au point que la FIFA avait dû modifier ses règles. » Cette « paradinha », comme elle est appelée au Brésil, a en effet poussé l'IFAB - l'instance en charge de l'arbitrage - à préciser dans sa loi 14 que le tireur peut « marquer un temps d'arrêt dans sa course », à condition que ce temps d'arrêt n'intervienne pas sur son dernier appui. Neymar - encore buteur ainsi contre la Norvège en 8es (1-2) - n'a, lui-même, rien inventé : une recherche rapide sur YouTube nous oriente vers une compilation dans laquelle le Roi Pelé était déjà adepte de la paradinha dès le début des années 1960. 60 ans avant tout le monde...