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Un apéro avec… Alice Duport-Percier
« J’ai compris que je n’étais pas faite pour Wagner »
Chaque semaine, « L’Epoque » paie son coup. La soprano, voix et cocompositrice de la bande originale du jeu phénomène « Clair Obscur. Expedition 33 », raconte comment elle s’accommode de son succès inattendu Catherine Rollot
Catherine Rollot
La veille de notre rendez-vous avec Alice Duport-Percier, la canicule a transformé une large partie du Sud-Ouest en plaque chauffante. Sous près de 37 °C, les trains se sont mis à ralentir. Coincés quelque part entre Toulouse et Bordeaux, la soprano et le compositeur-guitariste Lorien Testard ont cru ne jamais arriver à destination. Le reste de la troupe – des solistes, une trentaine de musiciens de l’Orchestre Curieux et l’équipe technique – avait déjà pris la route vers Paris en bus. Un changement de TGV plus tard, les deux retardataires rejoignaient la caravane musicale à temps pour les trois concerts parisiens de la tournée européenne de A Painted Symphony, adaptation scénique de la bande originale du jeu vidéo Clair Obscur. Expedition 33. Le lendemain, la vague de chaleur a gagné la région parisienne. C’est sur l’île Seguin que nous retrouvons la chanteuse lyrique. A quelques pas du dôme argenté de La Seine musicale, chauffé à blanc par le soleil, une silhouette entièrement vêtue de noir traverse l’esplanade. « Je ne rentre plus dans rien », déclare-t-elle au photographe en désignant sa tenue monochrome avant d’éclater de rire. La soprano attend son premier enfant.
Notre « apéro » a lieu à 11 heures du matin, à la brasserie O 2 Scènes, au pied de la salle de spectacle. Répétitions de l’après-midi et concert du soir obligent. Dans son verre, un jus concombre-gingembre-citron. Quelques heures plus tard, elle fera le show face à près de 6 000 fans, arborant béret rouge et marinière en hommage aux personnages du jeu. A 33 ans, cheveux bruns, regard clair et sourire spontané, Alice Duport-Percier conserve une apparence presque juvénile. Mais c’est sa voix, même dans la conversation, qui frappe d’abord. « Je suis ce que l’on appelle une soprano lyrique légère, explique-t-elle. Chez certains chanteurs, il y a un vrai décalage entre la voix parlée et la voix chantée. Chez moi, c’est assez proche. » Un timbre naturellement porté vers les aigus, capable de longues vocalises et de traits virtuoses, davantage associé à Claudio Monteverdi ou Jean-Sébastien Bach qu’à l’univers des jeux vidéo.
Pourtant, en quelques mois, cette voix cristalline est devenue « la » signature sonore d’un succès mondial. Depuis la sortie au printemps 2025, Clair Obscur. Expedition 33, conçu par le studio montpelliérain Sandfall Interactive, s’est imposé comme l’un des plus grands succès culturels français de ces dernières années. Vendu à plus de 5 millions d’exemplaires et lauréat de neuf Game Awards 2025 – les Oscars du genre – dont ceux du « jeu de l’année » et de la « meilleure bande originale », le jeu plonge dans un Paris inspiré de la Belle Epoque, où de jeunes gens tentent de briser la malédiction de la « Peintresse » – elle fait disparaître chaque année ceux qui atteignent un âge précis. La bande originale, composée par Lorien Testard, jeune professeur de guitare autodidacte, est devenue aussi culte que le jeu lui-même. Cette partition fleuve de 154 morceaux répartis en huit heures, mélange de classique, de rock progressif et de chansons envoûtantes, cumule plus de 330 millions d’écoutes et a donné naissance à une tournée européenne quasi à guichets fermés depuis le lancement, en mars, jusqu’à la dernière date, prévue le 24 juillet. Rarement une musique de jeu vidéo n’a suscité un tel engouement, en propulsant la principale interprète et cocompositrice parmi les artistes françaises les plus écoutées à l’international. Pourtant, rien dans sa manière d’en parler ne trahit l’ampleur du phénomène. Malgré ce succès fulgurant, elle conserve un calme et une simplicité presque déconcertants.
Avant Clair Obscur, Alice Duport-Percier évoluait dans un tout autre univers. Figure reconnue de la musique ancienne, elle se produisait avec des ensembles de musique de chambre, dans des salles d’une centaine de places, devant un public de connaisseurs. Aujourd’hui, les billets s’arrachent, les fans reprennent les mélodies à l’unisson et font la queue pour un autographe. Une ferveur à laquelle la soprano commence à peine à s’habituer : « Il m’a fallu du temps pour accepter que les gens viennent vraiment pour m’écouter, dit-elle. J’ai fini par trouver une forme de légitimité. Au début, je ressentais une énorme pression à l’idée de décevoir. » Passer du récital classique au véritable spectacle impose aussi des ajustements techniques. Sur scène, la version condensée de la bande originale dure près de deux heures. « C’est un répertoire extrêmement exigeant, explique-t-elle. Dans un programme traditionnel, on chante peut-être vingt minutes en pleine voix. Là, je dois tenir une heure quinze en enchaînant les titres. »L’endurance devient alors aussi essentielle que la technique. Le corps tout entier entre en jeu. « On oublie parfois qu’un chanteur peut se blesser sur scène. » D’autant qu’elle effectue cette tournée enceinte. « Le principal changement, c’est la respiration. J’ai moins de souffle. » Elle s’adapte. Chante parfois sur une chaise haute pour mieux soutenir les longues lignes mélodiques, et s’appuie davantage sur les solistes et choristes.
Cette rigueur ne date pas d’hier. Depuis ses 17 ans, elle est suivie par la même professeure de technique vocale, Claire Marbot. « C’est un peu comme aller au garage, plaisante-t-elle. J’y apporte ma voix, et on la règle, on l’ajuste. »Car chez les Duport-Percier, la musique est une affaire de famille. A Saint-Priest, près de Lyon, son père dirige une chorale, tandis que sa mère est musicienne intervenante en milieu scolaire, chanteuse et compositrice. « J’ai intégré la chorale à 3 ans. Mon premier concert, je l’ai donné à 3 ans et demi. Je voulais faire comme ma grande sœur et je trouvais profondément injuste qu’on ne me laisse pas y aller », raconte-t-elle en souriant. L’aînée deviendra gynécologue-obstétricienne, la cadette, elle, choisira la musique.
Très tôt, sa tessiture dessine les contours de son répertoire. « J’ai compris que je n’étais pas faite pour Wagner. » Son territoire sera celui de la musique ancienne, du Moyen Age au XVIIIe siècle. Le parcours suit celui de l’excellence : maîtrise de l’Opéra de Lyon, études de musicologie, puis conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Le jeu vidéo entre dans sa vie presque par hasard. Avec des amis du conservatoire, elle participe à des reprises de musiques de jeux vidéo réinterprétées sur le mode lyrique. Elle n’est pas gameuse, mais les vidéos rencontrent un succès inattendu sur YouTube. Quelques années plus tard, Lorien Testard la contacte pour un projet encore embryonnaire. « Il m’a envoyé quelques maquettes, j’ai tout de suite été touchée par son univers. » Elle pense n’être qu’interprète. Il l’encourage à composer les lignes vocales. Pendant près de quatre ans, le duo travaille « en ping-pong permanent ».
Pour certaines mélodies, elle puise dans le baroque, mais aussi dans ses souvenirs. Le thème Lumière, l’un des plus emblématiques de la bande originale, lui évoque les comptines que sa mère lui chantait, enfant. A la sortie du jeu, « prudente par nature », elle ne mesure pas les premiers signes du succès. Puis viennent les récompenses, les records d’écoute et surtout les messages, qui lui racontent deuils, maladies, séparations... Certains lui écrivent qu’ils ont choisi sa musique pour leur mariage. « Une femme m’a même dit qu’elle avait mis la bande originale pendant la naissance de son enfant. Ça dépasse tout ce que j’avais imaginé » , conclut-elle. L’heure tourne. Elle termine son jus, s’excuse presque de devoir filer. Quelques heures plus tard, les lumières de la salle s’éteindront. Dans l’obscurité brillera sa voix.